« 14 experts et 5 organisations » : qu’est-ce que ça prouve ?
Que quatorze personnes identifiables, avec un nom, un titre et une affiliation vérifiables, ont lu tout ou partie d’un document de 96 pages et l’ont approuvé. À des degrés qui n’ont rien à voir entre eux. C’est déjà beaucoup ; c’est nettement moins que ce que la phrase laisse entendre.
Le document s’appelle « IA : nos craintes pour la France ». Il se présente comme une contre-expertise du rapport de la Commission de l’intelligence artificielle, et il annonce dès son résumé être « soutenu par 14 experts et 5 organisations ». La formule est exacte. C’est aussi le type de chiffre qui part en voyage tout seul, alors j’ai ouvert les 96 pages et j’ai compté.
Sur les quatorze : quatre valident l’ensemble du document. Trois ne valident qu’une section : pour deux d’entre eux, une sous-section unique, la 3.2.4. Les sept restants sont en « soutien », un mot que les auteurs définissent eux-mêmes comme l’approbation des conclusions principales, réserves comprises. Quant aux recommandations, celles qui réclament le remaniement de la Commission, aucun expert ne les a validées. Ce n’est pas moi qui le dis : c’est écrit page 64.
Ce que le contre-rapport reproche à la Commission
Avant de regarder l’emballage, le contenu. Attaquer la présentation d’un texte sans lire son argumentation, ce serait précisément le reproche qu’il adresse aux autres.
Le rapport visé est « IA : notre ambition pour la France », remis le 13 mars 2024 par la Commission de l’IA, présidée par Anne Bouverot et Philippe Aghion. La contre-expertise lui adresse sept critiques, dont le fil est toujours le même : le rapport écarterait sans justification l’avis d’une partie des chercheurs, et sélectionnerait les données allant dans le sens d’un optimisme décidé d’avance.
Deux exemples donnent le ton. Sur l’emploi, le rapport citerait une étude évaluant à 30 % le risque de remplacement du travail par l’IA, avant de l’écarter aussitôt et de conclure à un effet positif. Sur les risques dits existentiels, il confondrait la déclaration du Center for AI Safety avec la lettre ouverte d’une autre organisation, une bourde d’attribution qui, dans un rapport commandé par le Premier ministre, se remarque.
Il y a un argument que je trouve réellement bon, et il vient d’un des relecteurs, Colin de la Higuera, professeur à Nantes Université et titulaire d’une chaire Unesco. Il rappelle que deux des trois lauréats du prix Turing 2018, la récompense qui a couronné les travaux fondateurs de l’apprentissage profond, ont publiquement alerté sur les risques de l’IA. Le troisième siégeait à la Commission. Ce n’est pas une preuve que la Commission a tort. C’est un fait qui rend son silence difficile à expliquer.
Une précision que je me dois de poser : je n’ai pas relu le rapport de la Commission ligne à ligne pour vérifier chacun de ces reproches. Je rapporte ici l’argumentation du contre-rapport, pas sa justesse. Ce qui suit ne dit pas qui a raison sur le fond. Il faudrait un troisième article pour ça. Ce qui suit dit ce que vaut la phrase « 14 experts et 5 organisations ».
Le décompte : quatre validations, trois sections, sept soutiens
La bonne nouvelle, c’est que le document ne cache rien. Page 64, il définit lui-même ses deux niveaux d’appui, et la distinction est nette. La « validation » : l’expert confirme l’exactitude et la pertinence de l’analyse. Le « soutien » : l’expert approuve les conclusions principales, « tout en pouvant avoir des réserves sur certains points spécifiques ». Deux choses différentes, additionnées dans un seul chiffre en page de résumé.

Quatre personnes valident le document entier. Patrick Albert, fondateur de Hub France IA. Romain Couillet, professeur à l’Université Grenoble-Alpes. Jérémy Perret, docteur en intelligence artificielle. Arnaud Billion, docteur en droit. Ce sont de vrais noms, de vrais titres, et je n’ai vu aucune raison de douter qu’ils aient lu ce qu’ils signent.

Ensuite, ça se disperse. Colin de la Higuera valide la section 3.2.2 et soutient le reste. Lê Nguyên Hoang et Jean-Lou Fourquet ne valident que la sous-section 3.2.4, celle qui porte sur les algorithmes de recommandation, leur spécialité à tous les deux. C’est parfaitement logique : on ne valide pas ce qu’on ne connaît pas. Alexandre Brettel, doctorant, soutient la section 3. Les six autres sont en soutien global.
Additionne, et tu obtiens quatorze. Le chiffre est honnête. Mais « 14 experts » et « quatre experts valident tout, dix approuvent à des degrés variables, dont deux sur une seule sous-section » ne produisent pas la même impression, et c’est le premier qui figure au résumé.
Un détail m’a fait sourire. Clément Dumas, chercheur à l’ENS Paris-Saclay, accompagne son soutien de ces mots : « Sans nécessairement prôner une pause dans le développement de l’IA… » Un des appuis du document prend ses distances avec la thèse de l’association qui le publie. Ça n’enlève rien à son soutien. Ça dit à quel point le mot recouvre des positions élastiques.
Cinq organisations, dont une qui ne soutient qu’une sous-section
Même exercice pour les organisations, même résultat. Trois apportent un soutien global : Technoréalisme, Technologos, A.R.T.S. Une quatrième, le Centre pour la Sécurité de l’IA, également. La cinquième est Tournesol, et son soutien ne porte que sur la section 3.2.4. Une seule sous-section, sur les six chapitres du document.
Il y a un recoupement que le décompte n’affiche pas. Charbel-Raphaël Segerie est directeur exécutif du Centre pour la Sécurité de l’IA. Il figure aussi, à titre personnel, parmi les quatorze experts. L’organisation et l’expert ne sont donc pas deux appuis indépendants : c’est en partie la même voix, comptée dans deux colonnes. Rien d’irrégulier : le document le laisse voir, il suffit de lire les deux listes l’une après l’autre. Mais « 14 experts et 5 organisations » suggère dix-neuf appuis distincts. Ils ne le sont pas tout à fait.

Qui signe ? Pause IA, et la ligne de la page 72
Le document est réalisé sous l’égide de Pause IA, et la page 70 ne prend aucune précaution pour le dire : l’association cherche à convaincre les gouvernements « d’instaurer une pause indéfinie dans le développement des modèles les plus dangereux ». Les auteurs principaux sont nommés : Maxime Fournes, président de Pause IA et spécialiste d’apprentissage automatique ; Éloïse Benito-Rodriguez, chercheuse indépendante en sécurité de l’IA ; Gilles Bréda, cofondateur de l’association, musicien professionnel ; Pierre Lamotte, archéologue et forgeron. Quatre cents heures de travail bénévole, déclarées comme telles.
Je tiens à être précise, parce que ce passage se prête aux mauvais procès. Que deux des quatre auteurs principaux n’aient pas de formation en IA ne disqualifie rien : un raisonnement vaut par sa méthode, pas par le diplôme de qui le tient, et c’est justement pour ça que le document est allé chercher des relecteurs. Qu’ils l’écrivent en clair, plutôt que de laisser planer un flou sur « un collectif d’experts », est à mettre à leur crédit. Beaucoup de textes militants ne vont pas jusque-là.
Reste la page 72. On y lit : « Les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêt en relation avec le sujet de cette contre-expertise. »

Relis la phrase en te souvenant de ce que fait le document. Son chapitre 4 dissèque la composition de la Commission sur près de vingt pages : manque de diversité, absence d’expert en sécurité de l’IA, et conflits d’intérêts examinés nom par nom (Yann LeCun, Arthur Mensch, Cédric O, Joëlle Barral). C’est le cœur de la charge. Et le texte qui applique cette grille aux autres conclut, en ce qui le concerne, à l’absence de conflit.
Au sens strict, ils ont raison : aucun financement externe, aucun intérêt commercial, du bénévolat. Au sens où le document emploie l’expression contre la Commission, une association dont la raison d’être est d’obtenir une pause, et qui publie une expertise concluant qu’il faut écouter ceux qui demandent une pause, aurait au minimum quelque chose à déclarer. Elle l’a d’ailleurs déclaré, deux pages plus tôt. Les deux affirmations cohabitent dans le même document. Aucune n’est fausse. Ensemble, elles disent que la grille de lecture appliquée aux autres n’a pas été retournée vers soi.
Une chose que je n’ai pas pu établir : la date de publication. Le document n’en porte aucune. Ses sources les plus récentes ont été consultées le 9 septembre 2024, et il annonce le Sommet pour l’action sur l’IA de février 2025 comme à venir ; la rédaction s’achève donc à l’automne 2024. C’est une déduction, pas une date. Un texte qui réclame de la rigueur méthodologique gagnerait à se dater lui-même.
Comment lire un appui d’experts
Cette affaire a dix-huit mois et je ne l’ai pas décortiquée pour arbitrer un match. Je l’ai fait parce que le procédé, lui, ne vieillit pas : à chaque rapport sur l’IA, un chiffre d’experts sert de caution, et à peu près personne ne va voir derrière. Quatre questions suffisent, et elles prennent dix minutes.
D’abord : le document définit-il ses niveaux d’appui ? S’il distingue « valider » et « soutenir », la distinction est là pour une raison. Cherche le décompte réel de chaque niveau, il n’est jamais dans le résumé. S’il ne définit rien et annonce juste « N experts », c’est pire : tu ne peux rien en faire du tout.
Ensuite : les appuis se recoupent-ils ? Un dirigeant compté comme expert et son organisation comptée comme soutien, ça fait deux lignes et une voix. Compare les listes.
Puis : que couvre la validation ? Ici, elle porte sur l’analyse et pas sur les recommandations, ce qui est dit noir sur blanc. Or ce sont les recommandations qu’on citera. C’est presque toujours là que l’écart se loge : les experts valident le constat, les auteurs en tirent le programme.
Enfin : qui publie, et est-ce que le document te le dit sans que tu aies à le chercher ? Sur ce point précis, le contre-rapport s’en sort mieux que la moyenne. Il ne planque ni son éditeur, ni ses auteurs, ni la répartition de ses appuis. Tout ce que je viens de te raconter, je l’ai trouvé dans ses propres pages : il a simplement fallu les ouvrir.
Ce que la source établit : quatorze personnes compétentes ont trouvé de la valeur à cette critique, et quatre l’ont validée en entier. Ce n’est pas rien, et ça mérite mieux que le haussement d’épaules qu’on réserve d’habitude aux textes militants. Ce qu’elle n’établit pas : que quatorze experts endossent le contre-rapport. Le chiffre est vrai. La lecture qu’on en fait ne l’est pas.
Questions fréquentes
Combien d’experts valident vraiment le contre-rapport de Pause IA ?
Quatre valident l’intégralité du document : Patrick Albert (Hub France IA), Romain Couillet (Université Grenoble-Alpes), Jérémy Perret et Arnaud Billion. Trois autres ne valident qu’une section, dont deux la seule sous-section 3.2.4. Les sept restants sont en « soutien », niveau que le document définit page 64 comme une approbation des conclusions principales pouvant s’accompagner de réserves. Le total de 14 est exact ; il additionne des engagements très inégaux.
Le contre-rapport « IA : nos craintes pour la France » est-il fiable ?
Il est transparent sur ce qu’il est : il nomme ses auteurs, son éditeur (l’association Pause IA), ses relecteurs et le niveau d’appui de chacun, et précise que ses recommandations n’engagent que ses auteurs principaux. Ses critiques du rapport de la Commission sont argumentées et référencées. Sa faiblesse est ailleurs : il consacre une vingtaine de pages aux conflits d’intérêts de la Commission et déclare page 72 n’en avoir lui-même aucun, alors qu’il émane d’une association militant pour une pause du développement de l’IA, affiliation qu’il déclare pourtant page 70.
Que reproche-t-on au rapport de la Commission de l’IA ?
Le rapport « IA : notre ambition pour la France », remis le 13 mars 2024 sous la présidence d’Anne Bouverot et Philippe Aghion, se voit adresser sept critiques par la contre-expertise : silence sur les avertissements d’une partie des chercheurs, absence d’anticipation des progrès à court terme, négligence des algorithmes de recommandation, omission des enjeux de sécurité, sélection des données favorables, minimisation des risques sur l’emploi et la cybersécurité, et rigueur inférieure aux rapports étrangers comparables. Ces reproches sont ceux du contre-rapport ; les vérifier un par un demanderait de relire le rapport original.